Monter ou descendre ?
Dès le début des Actes Luc « à son cher Théophile » résume d’une façon saisissante tout le parcours de cet homme inoubliable : Il dira : «J’ai parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné depuis le moment où il commença jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel. » Dans ce condensé tout est dit de ces quelques mois si denses si amoureux tant dans les paroles que dans les actes. L’homme avait tellement de vie qu’il ne pouvait disparaître à tout jamais ni du cœur du Père ni du cœur de ses disciples. Il leur dira d’ailleurs des paroles étonnantes avant de partir : « Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des siècles. »
Mais certains des disciples eurent des doutes. Avaient-ils l’impression de vivre un événement irréel ? Craignaient-ils d’être victimes de quelque hallucination collective ? Comme je les comprends ces disciples. Le passage, après la passion de la désespérance à l’espérance prend du temps. Il avait tellement séduit, on avait tellement espéré en lui, et voilà qu’après les apparitions de la résurrection, il s’en va ! Luc dira sobrement : « Il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs yeux. » Mais que retenir de ce départ, sinon que la présence est parfois plus forte dans l’absence. Et une question doit nous tarauder en cette fête de l’Ascension : Devons-nous monter ou descendre ?
Celui qui a lavé les pieds des disciples nous conjure de descendre de notre escabeau où nous nous hissons sur la pointe des pieds en nous donnant l’illusion de grandeur. Celui qui est monté aux cieux nous a donné l’exemple de la descente aux enfers : enfer de l’homme et de son non amour, enfermement de l’homme dans son auto-suffisance. Par sa vie, son message Jésus nous invite à cesser de prétendre grimper au ciel à coup de mérites et à la force des poignets.
Thérèse de Lisieux dira qu’elle est trop petite pour monter l’escalier de la perfection : « Du haut de cet escalier il vous regardera avec amour. Bientôt vaincu par vos efforts inutiles, il descendra lui-même et vous prenant dans ses bras vous emportera toujours dans son Royaume. »
Car c’est dans l’acceptation de la petitesse de notre humanité que transparaît un fragment de la miséricorde divine. Nul besoin de nous hisser hors de nous-mêmes, alors que nous pouvons vivre paisiblement ce que nous sommes en acceptant nos limites. Car il y a des gens, mus par un complexe d’infériorité, qui se hissent sans cesse sur la pointe des pieds et qui ajoutent escabeau sur escabeau pour monter plus haut. Toute leur vie se passe à se pousser du col, à grimper toujours plus haut. « Mais qui de vous pourra ajouter une coudée à sa taille ? »
L’Ascension est la fête de la descente dans notre humanité : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? »Pourquoi cherchons-nous ton visage dans la nuée ? Pourquoi cherchons-nous ta trace dans les hauteurs ? Le ciel demeure où tu descends vivre avec amour son message. L’Ascension nous donne de retourner chez nous, mais dans un chez nous ouvert au grand large, parce qu’une porte est désormais ouverte sur le ciel, parce qu’un homme a vécu toute notre humanité avec amour. Mais aujourd’hui il est vivant, il est retourné auprès du Père pour être encore plus près de nous.
Comme la poésie nous aide parfois à comprendre le mystère, je terminerai par le Petit Prince :
« Moi aussi je rentre chez moi…et quand tu seras consolé (on se console toujours)
Tu seras content de m’avoir connu.
Tu seras toujours mon ami…
Et tu ouvriras parfois la fenêtre, comme ça, pour le plaisir… »
Nous n’avons pas besoin de nous hisser vers le ciel,
Mais ouvrons notre fenêtre pour le plaisir de Le voir.
Frère Max de Wasseige
Ci-dessous le texte du prêtre et poète Jean Debruynne que le frère Max nous a lu à la fin de la messe.