Il m’est arrivé d’être en relation avec des non-voyants. Je me suis rendu compte que, même en m’adressant à eux, j’employais spontanément le verbe « voir » : « Comment vois-tu l’avenir ? », « Tu vois, je te l’avais dit », « Tu vois ce que je veux dire ». D’abord, je me suis dit que je manquais de délicatesse. Dire « tu vois » à une personne non-voyante, est-ce approprié ? Puis j’ai remarqué qu’eux aussi employaient les mêmes expressions. J’ai alors découvert qu’un non-voyant « voit » d’une autre manière : par l’imagination, par l’ouïe, le toucher, l’odorat, tous ces sens qui deviennent plus fins.
Dans la Bible, il est souvent question de voir, de lumière et de ténèbres. Ce matin, nous avons entendu le récit de la Création dans la Genèse : Dieu sépare la lumière des ténèbres et les appelle jour et nuit. Mais bien souvent, il faut comprendre ces réalités au plan symbolique. Souvenons-nous de la fin de l’épisode de l’aveugle-né, à qui Jésus rend la vue : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Ceux qui se croient déjà dans la lumière peuvent en réalité être dans la nuit.
Dans l’évangile selon saint Jean, Jésus nous dit encore : « Quiconque fait le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dévoilées. Mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière. » La nuit, les pires forfaits peuvent être commis. Mais la nuit, dans la Bible, est aussi le temps du passage, de la visite de Dieu, de la croissance intérieure. Jésus est né pendant la nuit, il est ressuscité au cœur de la nuit, et il reviendra de façon imprévue, comme un voleur dans la nuit.
Dans l’Évangile de cette fête de Pâques, c’est « au lever du jour, le premier jour de la semaine » que Marie Madeleine et l’autre Marie viennent au tombeau. Un ange du Seigneur descend, roule la pierre, et le tombeau est vide. L’ange leur dit : « Il est ressuscité, comme il l’avait dit ». La lumière d’un jour nouveau se lève au cœur même de la nuit du monde.
Jésus a traversé la nuit de la mort, du vendredi au matin de Pâques : un passage de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière. Cette nuit, nous nous sommes rassemblés autour du feu béni ; le cierge pascal a été allumé, puis chacun a reçu la lumière en allumant son cierge à cette flamme, célébrant ainsi la lumière du Christ ressuscité qui se communique de cœur en cœur.
Nous avons aussi entendu le récit du passage de la mer Rouge. Pour les Hébreux, c’est un passage de l’esclavage à la liberté, annonçant notre baptême : de l’esclavage du péché à la liberté des enfants de Dieu. Avec Jésus, nous passons de la mort à la vie. Pâques signifie justement « passage ». Nous pensons à celui de notre mort future, pour entrer dans la lumière de Dieu ; mais dès maintenant, nous pouvons vivre ce passage : non pas fuir la nuit, mais la traverser avec la lumière du Ressuscité.
Notre monde est marqué par les épreuves et l’incertitude, comme si notre espérance était enfermée dans des tombeaux intérieurs : épreuves familiales, maladies, conflits, doutes paralysants. Nos sociétés traversent de longues nuits : inquiétude pour l’avenir, solitude, perte de sens — un long samedi saint suspendu entre douleur et espérance.
Mais le Christ est ressuscité non pas malgré nos ténèbres, mais au cœur même de nos ténèbres. Une vie nouvelle commence avec la pierre roulée et le tombeau vide ! Dieu peut faire lever une aurore là où nous ne voyons que la nuit. « Allez dire à ses disciples : Il est ressuscité d’entre les morts et il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez. » Nos « Galilées », ce sont les lieux ordinaires de nos vies, où le Ressuscité nous rejoint.
Jésus ressuscité montre ses plaies glorifiées à ses disciples : signe de son amour plus fort que la mort. Nos propres blessures ne disparaîtront pas comme par magie, mais nous pouvons désormais les porter avec lui, dans l’amour et la solidarité avec la détresse du monde. La résurrection ne nous met pas à l’abri ; elle nous rend capables de traverser le monde autrement, changeant les épreuves en passages plutôt qu’en murs.
Le Ressuscité ne promet pas une vie sans épreuves, mais de ne jamais nous laisser seuls au cœur de l’épreuve. Là où nous pensons « tout est fini », il dit : « Ce n’est pas la fin, c’est un commencement. » Laissons-lui nos peurs, notre découragement, notre résignation, cette tristesse qui nous replie ; offrons-lui nos nuits.
Aujourd’hui, le Christ nous envoie devenir, au milieu de nos frères, des signes de sa lumière : un mot qui relève, une main qui soutient, une présence qui ne fuit pas l’épreuve. En sortant de cette eucharistie, portons à ce monde inquiet cette nouvelle incroyable et vraie : la mort n’a pas le dernier mot, l’amour du Christ ressuscité est plus fort que tout. Allons le dire et le vivre : « Il est vraiment ressuscité ! »
Frère Dominique Joly