J’ai été aumônier de prison pendant une dizaine d’années. Ce qui m’a le plus frappé, au départ, ce sont les portes de la prison : la porte d’entrée où l’on doit montrer patte blanche, comme on dit, en présentant un badge ou une autorisation, puis d’autres portes : pour passer de l’espace de l’administration à celui de la détention, pour entrer dans un étage ou une coursive, pour pénétrer dans une cellule. Je comptais 6 à 7 portes différentes à franchir ! Et chaque fois, un claquement métallique d’ouverture, puis de fermeture de la porte. Pour le détenu, passer par ces différentes portes, au début de son incarcération, constitue une épreuve terrible. Au contraire, au moment de sa sortie, c’est un passage vers la liberté, ce qu’il vit avec soulagement, de plaisir, et un peu d’appréhension.
La porte est un symbole neutre : entrer / sortir ; elle exprime une transition : vers du mieux ou du pire, de la liberté à de la contrainte, du limité à l’infini, de l’existence au néant, etc.
Aujourd’hui, nous avons bien entendu, dans l’Evangile, que Jésus se définit lui-même comme la porte des brebis. Un peu plus loin, il dira qu’il est le bon berger. Tout cela nous plonge dans un univers qui était très familier pour les gens de l’époque, mais qui l’est moins pour la plupart d’entre nous.
Revenons à l’image: « Je suis la porte ». Souvenons-nous que la première porte que passe l’être humain est celle de la naissance. Nous sommes tous passés par là c’est-à-dire de l’intérieur du ventre de la maman à l’extérieur : sortir d’un milieu liquide chaud où toute les agressions extérieures sont comme filtrées, atténuée ; puis, il faut passer par une sorte de couloir et, après avoir franchi la porte, se retrouver dans l’air froid, et surtout devoir respirer pour la première fois afin de déployer ses poumon et pousser un premier cri… C’est un moment périlleux, délicat, mais nécessaire. Cela se passe bien, en général, mais ce n’est pas toujours le cas. Nous en passons, des portes, tout au cours de notre vie : entrée à l’école, dans l’adolescence, un examen, le passage à la vie professionnelle, la fondation d’une famille, la retraite, une maladie, et bien d’autres encore…
Le Seigneur, en nous disant qu’il est la porte, exprime bien que nous ne pouvons pas vivre figés dans un instant, même si c’est du bonheur. Nous ne pouvons rester enfermés, repliés sur nous-mêmes. Nous sommes condamnés à devoir nous adapter, à franchir des étapes. Se présentent des seuils que nous sommes invités à franchir, des passages et de transitions à faire, des appels à entendre. C’est quelquefois difficile. Mais le passage de la porte nous promet des rencontres, des découvertes, à condition de ne pas nous tromper de porte.
Le Seigneur nous rassure : notre vie intérieure est peut-être paralysée par des craintes, des blessures. Il nous invite à la confiance, à l’accueil. Il nous invite sans nous forcer.
Le texte d’aujourd’hui nous parle des faux-bergers, des bandits et des voleurs qui ne cherchent qu’à s’emparer des brebis pour les vendre à l’abattoir. Ils escaladent la clôture pour accomplir leur forfait. Ne nous arrêtons pas à cela : il s’agit de la polémique entre les juifs qui ont accueilli Jésus comme le Christ, et ceux qui l’on refusé. Souvenons-nous plutôt des expressions qui nous parlent et nous encouragent : « Les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. » Un peu plus loin, il dira : « Je donne ma vie pour mes brebis ».
Vie : voici le mot-clef de la 2ème lecture et de l’Evangile d’aujourd’hui. Vivre plus libre, vivre plus intensément, transmettre la vie. Nous percevons que, pour plus de vie, il nous faut suivre le Christ : Comme lui, on ne peut pas se soustraire à la souffrance. En passant par la Croix, le Christ a souffert pour nous libérer du mal, nous faire entrer dans la vraie vie ; nous sommes invités, à certains moment de passage, dans notre vie, à souffrir comme il a souffert. C’est le chemin étroit qu’il évoque ailleurs qu’il nous invite à emprunter pour entrer dans la vie que le Père veut partager avec nous. Jésus est la porte qui permet de passer vers le Père.
Dans la lettre de l’Esprit à l’Eglise de Laodicée, dans l’Apocalypse, la voix de Jésus se fait entendre : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » Seigneur, nous entendons ces coups martelés sur notre porte. Nous voulons t’ouvrir afin de pouvoir partager avec toi le pain de l’Eucharistie.
Frère Dominique Joly