Au début du mois, j’ai passé une semaine dans une abbaye. C’est un lieu où l’on parle très peu. On se laisse porter par un silence habité et la présence de Dieu. Je m’étais dit que j’aurais besoin, pour ce temps, d’un livre pour nourrir ma méditation. J’avais demandé à frère José de m’en prêter un, ce qu’il a fait. Il s’agissait d’un ouvrage reprenant une retraite prêchée par Maurice Zundel (prêtre philosophe, théologien, et mystique) mort en 1975, mais dont l’œuvre a été très marquante.
Un passage a retenu mon attention, en relation avec l’Evangile d’aujourd’hui. Beaucoup de gens, dit-il se posent la question : « Y a-t-il un au-delà, une vie après la mort ? ». Et Zundel répond : « La question est très mal posée. Il faudrait plutôt se demander « Y a-t-il la vie avant la mort ? ». En d’autres termes, « sommes-nous vraiment des êtres vivants ? » Il répond de deux façons :
– Être mort, pour lui, c’est rester comme rivé sur soi-même, chercher à dominer et à utiliser les autres, à posséder toujours plus et devenir esclave de ses biens, à rester fermé sur ses projets et même ses idéaux, à être encensé par les autres, à céder sans délai à ses propres envies, etc.
– Vivre vraiment, c’est naître à sa vie intérieure en se libérant de ce qui nous empêche devenir une personne capable de relation, de don et de présence à Dieu en elle-même. Il insiste : « Vivre vraiment », c’est passer du dehors au dedans, de l’avoir et du paraître à cet espace intérieur où je deviens moi-même en vérité. Il reprend le dialogue de Jésus avec Nicodème : il faut vivre une seconde naissance pour commencer à exister vraiment, c’est se laisser libérer intérieurement. Vivre vraiment, c’est se recevoir de Dieu, se donner aux autres, découvrir que ma vie a d’autant plus de poids que je m’oublie dans l’amour, la beauté, la vérité. Vivre vraiment, c’est déjà vaincre la mort dans l’existence présente, en laissant l’« au‑delà » devenir un « au dedans » une qualité de vie intérieure qui commence maintenant. L’au-delà est donc déjà présent dans notre vie actuelle. Après la mort, nous récolterons la qualité de vie intérieure que nous aurons laissé naître dans cette vie.
Bien sûr, Zundel est un mystique… Notre méditation à nous est bien superficielle, comparée à la sienne. La perspective de notre mort physique nous inquiète. Cependant, la réflexion de cet auteur nous provoque à réfléchir autrement que nous le faisons habituellement.
Nous venons d’entendre le récit de la résurrection de Lazare, ce qui nous amène à nous interroger sur le sens de cet événement. Ce n’est pas un acte spectaculaire, pour frapper les imaginations : si on en reste à cela, on passe à côté du message que cet évangile nous livre. Cet événement précipite Jésus vers sa Passion. Il sait qu’il va déclencher la jalousie, la haine, autour de lui. Mais voici l’heure « mon heure », comme il le dit à plusieurs reprises où, mourant comme le grain de blé, il va manifester l’amour profond du Père pour chacun de nous.
Jésus a vécu ce que la plupart de nous avons déjà vécu, sauf peut-être les plus jeunes : la mort d’un proche. Celui qui pressent sa mort imminente a besoin de sentir la présence des siens à ses côtés ; on a l’impression, quelquefois, qu’il attend la venue d’un fils, d’une fille, d’un ou d’une ami(e), par exemple. Jésus ne se précipite pas tout de suite. Ce retard incompréhensible fait souffrir Marthe et Marie, mais il va permettre une révélation plus profonde de qui il est. Quand il arrive, Lazare est déjà mort et enterré depuis 4 jours. Les sœurs du défunt en font le reproche à Jésus. Marthe en particulier : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. » Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera. » Marthe reprit : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Jésus lui dit : « Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » Cela n’empêche pas l’affection de Jésus pour Lazare. Lui qui s’est fait pauvre et vulnérable se met à pleurer devant le tombeau de son ami. En cela, il rejoint l’homme au plus bas : c’est la condition de toute vraie résurrection.
Nous ne pouvons rester insensibles devant l’appel de Jésus « Lazare, viens dehors ». C’est un ordre donné avec une autorité dont la force nous dépasse. Est-ce que cet appel ne s’adresse pas à chacun de nous, l’invitant à sortir de son tombeau intérieur pour transfigurer nos vies en une vie nouvelle traversée par la lumière de pâques ? Ce signe nous prépare à la mort et la résurrection de Jésus; il est lui‑même la Vie. Croire en lui, c’est être déjà saisi par une Vie plus forte que la mort. La vie éternelle nous est promise : c’est la communion avec Dieu et avec tous les saints.
Maintenant, nous célébrons l’eucharistie : c’est déjà une participation à la Vie, avec un V majuscule, c’est-à-dire la vraie vie à laquelle nous sommes destinés si nous nous ouvrons à la présence du Seigneur.
Frère Dominique Joly