Les trois Tentations
Traditionnellement le premier dimanche du Carême nous parle des tentations. Saint Matthieu nous raconte les trois célèbres tentations sous forme d’une joute rabbinique entre Jésus et le Diable, un dialogue à coup d’Ecriture. La tentation c’est l’épreuve, le test, la crise, elle touche notre désir, nos sens, souvent notre moi profond. Qui peut dire qu’il n’est pas tenté, et qu’il ne l’a jamais été ? Car dès qu’on prend sa vie au sérieux et qu’on la regarde avec quelque profondeur, on est obligé de reconnaître qu’il y a dans nos vies des tentations plus ou moins radicales, plus ou moins subtiles, plus ou moins mortifères.
Ces tentations touchent notre sphère privée, notre « cher moi », mais aussi le médiatique, l’économique, le politique. Et la tentation propose toujours un choix entre la vie et la mort, le bonheur et le malheur.
C’est dans le désert que Jésus est tenté, c’est le choc entre le pur et l’impur, la lumière et les ténèbres, le Saint et le rival. Ici la confrontation est directe. Mais il y a un autre type de tentation, celle qui nous vient par la contagion, celle que Saint Jean appelle « l’esprit du monde ». Elle vient de l’environnement social, de la culture ambiante, de l’idéologie qui nous entoure, des relations où dominent les trois tentations fondamentales : la possession, la puissance, la jouissance. Mammon adoré, César divinisé, Sexe sacralisé. Regardons comment Jésus déjoue ces trois tentations :
La première tentation porte sur la zone orale, le pain. « Ordonne à cette pierre de devenir du pain »L’oral touche la nourriture mais aussi la parole et son contraire le silence. Tentation de s’arrêter aux seules nourritures terrestres que prône la société de consommation. C’est pour remédier à cette tentation qu’il est proposé de partager avec ceux qui ont faim. Déjà au deuxième siècle le Pasteur d’Hermas disait : « Tu calculeras le montant de ton repas que tu n’as pas pris et tu le donneras à une veuve ou un orphelin ».
La deuxième tentation que Jésus doit affronter c’est celle des yeux. Le Séducteur : « lui fit voir d’un seul regard tous les royaumes de la terre, je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes ». Ici ce n’est pas la bouche qui est touchée mais les yeux. Dans le Genèse nous voyons que l’homme pourra jouir de toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux » Mais à cette jouissance Yahvé met une limite. Car le non respect de cette limite est mortifère. Nous le voyons bien aujourd’hui. C’est ainsi que Yahvé invite l’homme à ne pas céder à la tendance totalisante qui veut jouir de tout et mettre sa main sur tout. Etre vivant et aimant c’est consentir à faire le deuil de la totalité et accepter le manque.
C’est ainsi que le Diable, comme le serpent de la Genèse, travaille la séduction. « L’arbre était séduisant à voir ». Que de séductions aujourd’hui à partir des yeux. Les sociologues nous disent que c’est le sens le plus touché de la modernité. Est-ce que je peux, de temps en temps, fermer les yeux pendant ce Carême afin de découvrir le vrai Royaume. ? Fermer les yeux pour ne pas « tomber en tentation » Car le venin du serpent pousse à se cacher de Dieu plutôt qu’à se jeter dans ses bras.
La troisième tentation porte sur le Temple : « Il le plaça au sommet du Temple et lui dit : Jette-toi en bas » Tentation ô, combien, actuelle du merveilleux, du magique. Mais la vie est toujours du côté de la marche patiente, lente, confiante, elle n’est jamais du côté des idoles de métal ou de mental. Au seuil de sa vie publique Jésus, vient nous rejoindre dans ce que nous avons de plus intime, de plus tenté, de plus blessé. Il pénètre ainsi dans le monde le plus secret de notre faiblesse.
« Toi qui entoures de ta tendresse tout ce qui existe,
Répands sur nous la force ton amour pour que nous protégions la vie et la beauté »
(Laudato Si 246)
Frère Max de Wasseige