Nous avons beaucoup de chance, à la Chapelle des Buis : le boulanger de Morre passe trois fois par semaine avec sa camionnette. Il klaxonne et ceux qui en ont besoin sortent pour acheter leur pain. Le pain occupe encore aujourd’hui une place importante dans notre alimentation.
Je suppose que, parmi nous, peu de gens ont connu la faim. C’est une chance dont nous ne mesurons pas toujours l’importance. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, des hommes, des femmes et des enfants souffrent encore de la faim. C’est d’autant plus étonnant que la terre a largement la capacité de nourrir tous ses habitants. Mais le fonctionnement de nos sociétés sur le plan économique et politique fait que tous ne bénéficient pas des mêmes conditions de vie.
L’Évangile d’aujourd’hui nous raconte la multiplication des pains. Nous avons entendu ce texte bien souvent. Certains s’interrogent sur la réalité historique de cet événement. Ce n’est pas la question que nous voulons aborder aujourd’hui. Accueillons plutôt ce récit comme une parole qui veut nous révéler quelque chose d’essentiel sur Jésus et sur Dieu.
Jésus quitte la barque, mais la foule a longé le rivage pour le rejoindre. Il nous est dit : « Il fut pris de compassion envers eux. » Il commence par guérir les malades, puis il annonce le Royaume de Dieu. Enfin, voyant que le soir arrive et que les gens n’ont rien à manger, il demande aux disciples de partager les cinq pains et les deux poissons dont ils disposent. Et plus ils partagent, plus il y en a.
Par ce geste, Jésus révèle que Dieu se préoccupe de chacun. Dieu veut le bonheur de tous et il souffre lorsque quelqu’un manque du nécessaire. Dans toute la Bible, la parole de Dieu n’est jamais une parole vide : Dieu dit, et ce qu’il dit advient. Au commencement, sa parole fit surgir la création. Aujourd’hui encore, lorsque Jésus guérit, nourrit et relève les hommes, il poursuit cette œuvre créatrice : Dieu continue de donner la vie.
Mais le signe accompli par Jésus dépasse la seule solidarité humaine. C’est lui qui donne en abondance, mais il choisit de passer par les mains des disciples. Ainsi, Dieu fait son œuvre en demandant notre collaboration. Ce que nous partageons devient, entre ses mains, plus grand que nous ne l’imaginions.
Vous avez entendu les gestes accomplis par Jésus : « il prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction ; il rompit les pains, il les donna aux disciples, et les disciples les donnèrent à la foule. » Ce sont presque les mêmes gestes que ceux de la dernière Cène. La multiplication des pains annonce déjà le don que Jésus fera de lui-même : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. »
C’est pourquoi les premiers chrétiens ont reconnu dans ce récit une annonce de l’Eucharistie. Lorsque nous disons dans le Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », nous demandons bien sûr le pain nécessaire à notre vie, mais nous accueillons aussi le don du Christ lui-même. Saint François l’avait compris lorsqu’il commentait cette demande du Notre Père : ce pain est aussi « ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ ».
Jésus nous a dit : « Faites ceci en mémoire de moi ». Aujourd’hui, nous sommes réunis pour accomplir ce geste : partager le pain devenu son Corps. Par l’Eucharistie, nous entrons dans le mystère de sa mort et de sa résurrection. En mourant, Jésus a brisé les portes de la mort et il nous entraîne à sa suite dans la vie nouvelle.
Dans quelques instants, nous allons recevoir ce Pain de vie. Demandons au Seigneur qu’il nous nourrisse de sa présence, qu’il fasse grandir en nous la confiance en son amour, et qu’il nous donne un cœur capable de partager. Car celui qui reçoit le Christ ne peut rester indifférent à la faim de ses frères. Nourris du Pain de l’Eucharistie, devenons à notre tour des témoins de la compassion de Dieu.
Frère Dominique Joly