L’impôt à César
Les Pharisiens étaient sûrs de leur coup, d’autant plus que leur question était précédée d’une caresse dans le sens du poil ! « Tu enseignes la vérité, tu ne te laisses influencer par personne ; tu ne juges pas selon l’apparence ». La question était courante : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? » Le piège était incontournable. Et Jésus sait que s’il répond Oui, il passera aux yeux des Juifs pour un collaborateur, un suppôt de l’empereur. Et s’il répond Non, il sera vite dénoncé auprès des romains comme un rebelle, incitant à la rébellion.
Toute réponse risque de mettre Jésus en difficulté et de fournir aux uns et aux autres des griefs contre lui. Mais il ne tranchera ni en faveur de ceux qui résistent à Rome (les zélotes) ni en faveur de ceux qui lui sont favorables (les hérodiens). Or voici que Jésus retourne le piège à l’encontre de ses interlocuteurs : « Montrez-moi la monnaie de l’impôt ». Les Pharisiens sont obligés, malgré eux, de dévoiler leurs batteries ; ils sortent de leur poche une pièce romaine avec l’effigie de César. La réponse ne se fait pas attendre : « Rendez à César ce qui est à César ».
Cette phrase a été parfois mal comprise en enfermant les chrétiens dans leurs sacristies ! Or Jésus ne se désengage pas du terrain social ou économique de la vie des hommes. Luc nous rappellera que dans sa première prédication à Nazareth il prendra le passage d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres… proclamer aux captifs la libération » (Luc IV 18) Jésus est dans notre humanité la manifestation de ce Dieu miséricordieux qui veut libérer chaque homme de ce qui l’angoisse et l’opprime.
Du même coup, voici le pouvoir de César soumis à un critère essentiel de justice et d’équité. Ce pouvoir, Jésus le dira plus tard à Pilate, lui vient « d’en haut » (Jean 19 11). Il ne peut l’accaparer pour sa petite personne ou pour les membres de son clan ! Ce pouvoir lui est donné d’en haut pour défendre la dignité de tous en commençant par les plus exclus et les plus marginalisés. Le Pape Léon vient de le rappeler, avec force, dans son exhortation sur l’amour envers les pauvres.
Quant à savoir s’il faut payer l’impôt à César, c’est-à-dire s’il faut choisir telle ou telle stratégie politique ou économique face aux situations complexes qui engendrent la misère, Jésus, en invitant à « rendre à César ce qui est à César » renvoie chacun à sa responsabilité , à sa liberté, à son amour. Il n’y a pas lieu de sacraliser tel ou tel choix politique, en se réclamant directement de Dieu. L’important, c’est que chaque disciple du Christ, éclairé et soutenu par la parole de l’Evangile, s’engage avec lucidité et compétence à servir la justice, l’égalité et la fraternité.
Ces engagements sont différents pour chacun, selon notre âge, selon les appels de l’Esprit et notre propre expérience du terrain. Mais tous nous avons à affirmer que la misère n’est pas fatale comme le rappelle le texte du Père Joseph Wrésinski derrière la statue de Victor Hugo. Texte inscrit sur la pierre, en espérant qu’elle s’incruste dans nos cœurs » : « La où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ».
Mais la deuxième partie de la réponse de Jésus : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » relativise le rôle de César qui doit se cantonner dans l’ordre du politique et du social. Par contre tout est à Dieu, notre vie, nos relations, nos engagements et César lui-même. Il n’y a pas deux Seigneurs.
« Tout est à Dieu » Laissons cette parole résonner dans nos existences en cherchant Dieu en toutes choses, en accordant priorité à ce qui a valeur d’éternité.
Frère Max de Wasseige