Il est parfois très intéressant de lire les passages qui précèdent et qui suivent un texte de l’Évangile. C’est ce que j’ai fait ces derniers jours. En amont, on trouve l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Suivent plusieurs épisodes où Jésus interpelle vivement les responsables religieux, notamment à travers des paraboles — comme celle du propriétaire de la vigne que nous n’avons pas entendue la semaine dernière, puisque c’était la fête de saint François. Quant à la phrase qui suit immédiatement le texte d’aujourd’hui, elle est on ne peut plus claire : « Alors les pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège en le faisant parler. »
Mais il ne nous servirait à rien de nous en prendre aux pharisiens d’autrefois. La question est plutôt de savoir ce que cet Évangile nous dit à nous, aujourd’hui. Car Jésus est toujours là : il a promis d’être avec nous chaque fois que nous nous réunissons en son nom, même si nous ne sommes que quelques-uns, et cela jusqu’à la fin du monde.
Et force est de constater que la violence, elle aussi, est toujours là. Nous en trouvons l’écho dans le récit d’aujourd’hui, comme nous en avons eu de tragiques exemples dans l’actualité de ces derniers jours, en France et dans de nombreux pays où sévit la guerre.
Nous avons en fait entendu deux paraboles. La première, nous pourrions l’appeler « la parabole des noces sanglantes ». Un roi invite des notables aux noces de son fils. Certains refusent, prétextant qu’ils ont mieux à faire. D’autres vont jusqu’à tuer les serviteurs du roi, qui réplique en faisant exterminer les meurtriers.
Rappelons-nous qu’il s’agit d’une parabole. Elle peut intégrer délibérément un élément choquant, absurde ou injuste pour nous obliger à réfléchir. Souvenons-nous de la parabole des ouvriers de la dernière heure, payés autant que ceux de la première heure. Quelle injustice, du point de vue de ces derniers ! Mais Jésus nous invite précisément à dépasser nos évidences.
Ici, le scandale est plus grand encore. Pourquoi refuser l’invitation du roi ? Et pourquoi répondre au meurtre par une violence aussi terrible ? Le roi représente évidemment Dieu. Mais devons-nous pour autant lui attribuer littéralement chacun des gestes de ce roi ? Jésus nous parle surtout d’un Dieu qui pardonne, qui aime ses ennemis et qui donne sa vie pour les humains. La violence de cette parabole ne doit donc pas nous conduire à justifier la vengeance au nom de Dieu. Elle nous oblige plutôt à réfléchir à nos propres représentations de Dieu, et à la gravité du refus de son invitation.
Le roi, c’est Dieu qui invite inlassablement l’humanité à accueillir son amour. Il a suscité des prophètes, noué des alliances avec son peuple. Mais les prophètes ont souvent été rejetés, et les plus fragiles, le pauvre, l’exclu, la veuve et l’orphelin, ont été négligés ou exploités. Comme le disait saint François, « l’amour n’est pas aimé ».
Pourtant, l’invitation divine est extraordinaire. Comme l’affirmait saint Athanase d’Alexandrie : « Le Verbe s’est fait homme pour que nous devenions Dieu. » Devenir Dieu, c’est participer à sa vie, apprendre à aimer comme lui. C’est précisément pour nous faire mesurer l’enjeu de cette invitation que la parabole nous bouscule. Car nous pouvons entendre l’appel de Dieu sans vraiment lui accorder d’importance, tant nous sommes occupés par nos affaires et nos certitudes.
Vient ensuite la parabole de l’homme qui n’a pas revêtu le vêtement de noce. Pourquoi est-il là sans cet habit ? Le texte ne nous le dit pas. Mais cette histoire nous pose une question : peut-on être présent au festin sans être véritablement entré dans la joie ? Le vêtement pourrait symboliser la transformation de notre vie, lorsque nous accueillons concrètement l’amour de Dieu. Il ne s’agit pas de mériter notre place au festin, mais de laisser cet amour nous transformer.
Et nous voici, aujourd’hui, réunis dans cette chapelle. Sommes-nous venus par habitude, pour faire plaisir à quelqu’un, parce qu’il le faut ? Ou désirons-nous vraiment accueillir ce qui nous est offert ? Avons-nous le désir de changer notre cœur, non pas pour mériter l’amour de Dieu, mais parce que nous nous savons aimés ? Voulons-nous vraiment devenir plus libres pour aimer ?
Le Royaume de Dieu commence aujourd’hui. L’Évangile de Thomas, un écrit apocryphe, contient cette belle parole : « Le Royaume est au dedans de vous et il est au dehors de vous. » Nous sommes invités à en découvrir les signes, qui bien souvent nous échappent parce que nous sommes pessimistes, découragés ou trop occupés.
Célébrons donc joyeusement cette eucharistie. Nous entendrons tout à l’heure ces paroles : « Heureux les invités aux noces de l’Agneau. » Heureux, non pas parce que nous aurions mérité notre place, mais parce que nous sommes invités. Que notre participation à ce repas porte des fruits d’amour, de justice et de paix, dans nos familles, nos groupes d’appartenance, à l’école pour les plus jeunes et, pour les autres, dans notre travail.
Frère Dominique Joly